"Ici,
à Guca, on peut dire que ça brasse. Depuis plus de 40 ans, les gypsy brass
band, ces fanfares tziganes en délire viennent rivaliser de concert sur
le site à l'acoustique naturelle prédestinée de la vallée de Guca, un
bled qui passe de 3000 habitants à 350 000 visiteurs en un week-end.
Le but de cette assemblée : élire la Meilleure Trompette et le Meilleur Orkestar de la planète !
La
bataille fait rage dans un stade autour duquel règne un joyeux bordel,
une liesse où ça rigole, où ça danse en transe et où bière et rakia,
l'eau de vie locale coulent à flot devant les cochons rôtis.
Le Woodstock des Balkans, le Pampelune des Gitans, le dernier grand rassemblement digne de ce nom. C'est là qu'ont été révélés les maîtres incontestés des trompettes de la renomme tels que Fejat Sejdic ou Boban Markovic Orkestar qui furent ensuite connus grâce aux films "Underground" ou "Le temps des Gitans" d'Emir Kusturica.
Parti de
Paris la veille, le bus arrive à 6h00 à Strasbourg. Je monte, dis
bonjour, mais personne ne me répond, tout le monde dort. Je décide,
aussi tôt, de m'intégrer.Au fur et à mesure du trajet, les regards se
croisent, s'esquivent, flirtent, s'interrogent, s'habituent puis on
cause à chaque pause. Il faut dire que nous avons un point commun, nous
allons à Guca en Serbie, au 44ème festival de rencontre de fanfares
serbes et tziganes. Tranquillement, la journée passe au rythme des
frontières non mesurées. La nuit dans le bus, tout le monde dort mais
le chauffeur veille. Au petit matin, nous avons juste le temps
d'effleurer Belgrade et de sentir cette envie d'y revenir, un jour, en
amis, en bus.

Un premier panneau indique Guca à 20 Km, mais la route
est fermée, on l'habille pour la fête. Soudain une autre route se fait
pressante, elle dévoile ses courbes, enlace la montagne tout en toisant
le fleuve et les baraques amarrées à ses rives. Nous la prenons. Ca
sent la guinguette, les bords de Marne en Dragacevo. Nous arrivons vers
10h00 et recroisons la route qui n'en finit pas de se préparer. On la
parfume, ça sent le bitume. Guca est petit village grouillant entouré
de montagnes. ça s'agite partout. ça érige, ça cloue, coule, ponce,
perce, pose. Trottoirs, lampadaires, restaurant, et quel restaurant,
d'énormes poutres, deux étages, Le Restaurant, l'Officiel, celui qui
est sur la place, celui où ça se passe ! Branle bas de combat, sonnez
trompettes, frappez marteaux, tayaut tayaut, un vrai travail en
fanfare. Ca y est, nous y sommes. Non, nous sommes à deux jours du
festival, rien ne semble en place mais cette agitation a quelque chose
de rassurant.
Après moult causeries anglicisées, nous sommes tous
logés chez l'habitant. Mon acolyte et moi-même nous installons dans une
petite chambre au rez-de-chaussée d'une maison située à trois cents
mètres de la place, celle du restaurant, avec un petit balcon donnant
sur un jardin. Notre logeuse, une mamy au sourire bienveillant nous
sert illico presto e allegro without moderato un petit verre de rakija
histoire de nous mettre dans le ton. Si la fa mi si met au si, dans
quel état va-t-on finir la semaine ? Apprentissage du vocabulaire
commun, notre premier trait d'union. Nous trinquons. Djiveli !. Nous
passons nos deux premières nuits en haut de la colline qui domine le
village. C'est sur son flanc qu'a été aménagé un bar en terrasses avec
des pierres de retenue, mais tout le monde se lâche.
Il y a déjà une
fanfare. On boit, on chante et on danse avec les habitants du bus. Ils
viennent de Clermont, Bruxelles, Paris, Nancy, Sarrebruck, Strasbourg.
Tout le monde est heureux, la magie des lieux et la chaleur des
habitants ont déjà opéré. La rakija est complice, mais la bière veille.
On révise ou découvre le répertoire qui va nous bercer toutes ces nuits
durant lesquelles on ne dort pas.
Au troisième jour, le festival commence. Bienvenue dans l'Empire des sons. Les cuivres brassent de l'air, les serveuses brassent la bière et nous nous noyons dans la foule. Nous flottons au gré des fumées et vapeurs en tout genre. Nous baignons dans les odeurs de cochons grillés à la broche et de choux qui macèrent dans les marmites. Pendant trois jours nous déambulons dans les rues de ce petit village grouillant entouré de montagnes et rempli de monde, nous sommes dans la marmite, bouillonnants.
Un feu
d'artifice nous arrête. Le ciel reflète le sol, un joyeux bordel de
haut vol : Il y a la fête foraine avec ses cris et cricris, le concert
de Boban I Marko, tiens, il pleut de la bière. Au stade du In, le jury
élit la trompette d'or, mais nous pas. Nous sommes coincés entre
pastèques et macédoine de trompettes, les gammes et légumes. Il y a des
fanfares partout. Elles jouent, joutent et nous ouéssons. Décibels et
des bulles. Les fous dansant sont contents. Le musicalcoologue reprend
un verre de rakija, ce n'est pas encore ce soir qu'il va répondre à nos
questions. Quelqu'un colle un billet sur le front d'un trompettiste et
il lui beugle aussitôt dans l'oreille. De l'embouchure aux pavillons,
entrons dans la confidence.
Ca s'agite partout. Ca hurle, Ca crie,
chante, siffle, se trémousse, tourne, sautille, vit, vibre, se perd,
s'abandonne. Ca y est, nous y sommes. Mais l'hélicon libre ne s'est pas
encore posé sur le sol que nous devons rentrer. Voilà déjà six jours
que nous sommes là ! Nous n'avons pas envie de rentrer. Au retour
Thierry fait son fanfaron et met de l'ambiance dans le bus puis tout le
monde s'endort, enfin.
Merci ô trompettes, bugles, grosses caisses, sax, hélicons.
Rendez-vous dans un an, ça peut paraître long,
Mais au pays des rêves éveillés, mélopées
Et danses endiablées nous ont donné de quoi passer l'année en joie"...
Rendez vous en août 2009 à Guca, si tout va bien, j'accompagne le trip organisé par voyagenbus.com.
Emmanuel Remy
(Manu le gucéviste) - septembre 2008






